Interview video de Nadezhda Savova sur son projet de maisons du pain

Interview video de Nadezhda Savova sur son projet de maisons du pain

Je suis allée en Crète cet été et ce fut l’occasion de rencontrer Nadezhda Savova, une chef de projet d’origine bulgare qui vit aux Etats-Unis depuis 10 ans et qui a développé une entreprise sociale et solidaire autour du concept de réseau de « maisons du pain » (Houses of bread network).

La video est en anglais, mais je vous propose une retranscription de la video en français sous la video

Le site des maisons du Pain : http://www.bread-art-house.org/node/16 actuellement en bulgare avec un paragraphe en anglais.

En bref, ce que je retiens de cette interview

– Nadezhda Savova a lancé une première maison du pain en Bulgarie qui permet de réunir des personnes de tous les âges, de toutes les professions ou sans emploi, des personnes bien portantes comme des personnes handicapées ou en réinsertion sociale, toutes ces personnes sont réunies autour d’un objectif commun qui est de produire du pain ensemble. Elle a lancé ce projet il y a trois ans.

– L’idée est ensuite de vendre le pain produit pour faire du projet une entreprise sociale et solidaire

– 12 pays ont déjà adhéré au réseau de maisons du pain et ont lancé au moins une maison du pain. Le coût de lancement est faible : un local, de la farine bio, de l’eau et un four sont seulement nécessaires.

– Nadezhda a eu l’idée d’installer la première maison du pain dans une maison qu’elle a hérité de la part de sa grand-mère en Bulgarie. Le projet marchant très bien sur ce site pilote, Nadezhda va élargir le réseau de maisons du pain en Bulgarie à l’aide d’une subvention de la part d’une ONG américaine qui aime le projet.

– L’enthousiasme communicatif de Nadezhda qui sait transmettre sa passion pour son projet

Merci à Nadezhda Savova pour cette interview exclusive, n’hésitez pas à laisser votre commentaire pour nous dire ce que vous pensez de ce projet et de la manière dont Nadezhda relève le défi qui s’offre à elle.

 

Retranscription et traduction textuelle de l’ interview

Bonjour et bienvenue sur cette vidéo du blog-gestion-de-projet.com. Aujourd’hui, nous sommes sur l’ile magnifique de Crète. Comme vous pouvez le constater, il fait très beau, et nous allons nous entretenir avec Nadezhda Savova qui va nous parler d’un très beau projet social appelé « Bread houses network ».

 

Claire Cornic : Bonjour Nadezhda, pouvez-vous nous parler de vous?

Mon nom signifie « espoir » en bulgarien. Je vis aux USA depuis 10 ans et je suis en train de terminer mon PHD d’Anthropologie culturelle à l’université de Princeton, New Jersey. C’est une ville pas loin de New York, donc j’habite dans les deux villes. Je vais bientôt retourner en Bulgarie.

Claire Cornic : Pour quelle organisation travaillez-vous?

Nadezhda Savova : Je travaille pour ma propre organisation qui s’appelle  » The bread houses

network » (réseau de maisons du pain). Avant d’expliquer le « Bread houses network », je voudrais mentionner que je suis dans la phase finale de mon PHD consacré à ce sujet. Ma carrière est à la fois académique et professionnelle. Je peux donc avoir une perspective sur ce que je fais d’un point de vue socio-anthropologique et économique.

Claire Cornic : Pouvez-vous expliquer le périmètre de ce projet social?

Nadezhda Savova : Il s’agit d’organiser des centres culturels communautaires appelés « Bread Houses »(maisons du pain). L’idée est que, parmi d’autres formes d’art au sein des « bread houses », vous avez la fabrication du pain.

La fabrication du pain est une activité artistique très intéressante dans le sens où elle peut inspirer et unifier toutes sortes de personnes. Elle ne requiert pas de talents particuliers, et lorsqu’elle est considérée comme un art, elle devient comme une sorte de pâte à modeler, d’argile ou de pâte à sel. Vous pouvez la cuire, la manger et la partager avec les autres.

Cela traduit un rêve que j’avais d’unir le plus de gens possible indépendamment de l’âge, la race, la langue, la profession, l’éducation et le handicap physique ou mental.

De ce projet social est née la seconde partie du projet qui est l’entreprise sociale. Les « bread houses » sont aussi conceptualisées en tant qu’entreprises sociales qui opèrent comme des entreprises… des boulangeries qui emploieraient des personnes handicapées, ce qui implique le côté entreprenariat avec un aspect financier et social.

Claire Cornic : C’est un projet merveilleux. Depuis combien de temps travaillez-vous sur ce projet?

Nadezhda Savova : J’ai commencé ce projet, il y a trois ans en 2009. Mais en 2005, j’ai commencé une plus grande organisation appelée « The international counsel for cultural centers » (le conseil international pour les centres culturels). Elle est plus grande dans le sens où elle unifie 56 pays. En ce temps là, je travaillais pour l’UNESCO, et à ce niveau des Nation Unies, j’ai connecté les pays qui avaient ce type de communautés comme « La maison de la culture » en France.

J’ai ajouté ma petite touche à la pâte et les  » Bread houses » sont nées. J’ai essayé la première dans la maison de ma grand-mère. J’ai juste suggéré aux gens de créer notre première communauté nous-mêmes autour du thème de la confection du pain. Tout le monde a adhéré tout de suite à ce projet, qui s’est avéré être une bonne idée.

Les tests avec les gens étaient très probants. Des bénévoles ont construit le four, et aménagé le local. Tous étaient très inspirés par cette chose qui représentait un souvenir de leur enfance. Ce projet était à la fois simple et très beau dans le sens où ils pouvaient fabriquer leur pain et le partager avec d’autres, qu’ils ne connaissaient pas.

C’est ainsi que la « Bread house » démontrait que c’était une bonne idée. J’ai donc commencé à répliquer l’expérience dans d’autres pays.

Claire Cornic : En effet, c’était une très bonne idée.

Nadezhda Savova : C’était très simple.

Claire Cornic : Quelles ressources humaines et matérielles ont été nécessaires au début et après? Comment ce projet a pu être financé?

Nadezhda Savova : Il y a eu des facteurs clés dans ma vie qui étaient très bien coordonnés.

Tout d’abord, je n’avais pas besoin d’être payée pour cela. Je bénéficiais d’une bourse universitaire mensuelle. En général avec les organisations sociales, vous devez travailler un certain temps sans rémunération, ce qui vous oblige à trouver d’autres solutions jusqu’à pouvoir être financé.

J’avais donc ma bourse, j’avais déjà testé l’idée et vu qu’elle était bonne. Et ce qui m’a aidé c’est mon expérience internationale car j’avais déjà voyagé à travers plus de 70 pays. Parfois quand une idée fonctionne, elle fonctionne de façon universelle. Dans ce cas, le pain est consommé partout. Il peut être fait à base d’ingrédients différents tels le maïs, la pomme de terre, ou le riz en Asie.

J’ai donc commencé à faire des tests. J’ai utilisé ma bourse pour voyager et faire plus de recherches sur le pain. Je voyageais pendant mes vacances, en été comme en hiver.

Et partout où je me rendais, j’organisais des activités gratuites, même lorsque j’allais à une conférence d’études pour faire une présentation. Je prenais deux ou trois jours avant ou après pour trouver un centre communautaire ou une boulangerie, et leur proposait d’essayer ma méthode pour regrouper des gens. Ils étaient toujours enthousiastes à cette idée.

En seulement deux ans, le programme s’est étendu à douze pays. Le bon côté des choses, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un apport financier très grand pour organiser un événement collectif de confection de pain. Il suffit de farine, de levure, de sel et d’eau…et bien sûr d’un bon four à bois. On a d’ailleurs toujours encouragé les gens à construire un four à bois, pour le côté chaleureux et magique du feu.

Comme vous le voyez, cela nécessite très peu de ressources matérielles au début. Mon charisme a aussi joué un grand rôle selon les personnes. Cela inspire les gens pour faire les choses d’eux même.

Pour les ressources humaines, cela a pris du temps. J’avais beaucoup de personnes motivées autour de moi, et après un an, quatre d’entre elles étaient devenues les personnes les plus dignes de confiance dans la première « Bread house ». Ensuite dans chaque pays où le programme fonctionnait bien, j’avais un contact principal.

Cependant, comme ils sont tous bénévoles pour l’instant, les projets ne sont pas durables. Je me suis aperçue que dans beaucoup de pays, si le projet ne génère pas d’argent, il n’est pas viable à long terme. D’où la pensée à ce stade d’entreprise sociale[/highlight ].

Claire Cornic : Quelle est la prochaine étape maintenant?

Nadezhda Savova : Premièrement je suis reconnaissante d’avoir obtenu une subvention de la part d’une fondation américaine pour développer le projet pendant deux ans. Je vais pouvoir organiser ce genre de centres communautaires dans cinq villes en Bulgarie. Je retourne en Bulgarie en Janvier et j’ai deux ans pour réaliser cela. Je vais tester le modèle encore et encore, ainsi que les recettes pour les améliorer, et essayer d’organiser les centres communautaires pour  les rendre prêts à collecter des fonds et devenir des entreprises sociales.

La façon dont j’imagine les choses, c’est que les centres deviendront tous des boulangeries avec des avantages concurrentiels par rapport aux autres entreprises. Cela grâce aux évènements communautaires de confection de pain qui vont leur assurer une clientèle, et aussi au fait d’avoir des pains de différents pays que chaque boulangerie vendra. J’ai déjà réuni toutes les recettes d’autres pays. Nous allons proposer des pains de chaque pays dans lequel nous avons un programme. Chaque fois qu’un pain d’un autre pays est vendu, une partie de cet argent servira à financer le projet social de ce pays. Donc vous récoltez des fonds par le biais de la vente. Il y aura d’autres éléments qui nous l’espérons vont aider à fidéliser la clientèle.

Claire Cornic : Est-ce que vous allez travailler avec des farines biologiques?

Nadezhda Savova : Oui bien sûr. L’un des buts de notre organisation est de préserver les traditions anciennes, en particulier celle du levain (et ne pas utiliser la levure industrielle). J’ai hérité des parcelles de terres de ma famille, nous voudrions y planter des variétés de blés anciens de tous les pays. Cela arrivera d’ici quelques années car il faut du temps.

Vandana Shiva, écologiste indienne reconnue dans le monde entier, a été inspirée par le projet  » Bread houses », elle cultivait déjà toutes ces variétés depuis des années. Elle a un réseau appelé « Slow food », dont nous sommes membres.

Notre projet a été reconnu comme un des meilleurs projets en 2011 à une conférence internationale en Italie. Elle a dit que puisqu’ils cultivaient déjà les grains, ils allaient maintenant essayer de créer des « Bread houses » et intégrer les deux projets.

Claire Cornic : Avez-vous été confrontée à des obstacles ou des défis particuliers?

Nadezhda Savova : Oui comme tous les visionnaires ou meneurs de projet, pour une longue période de temps, c’est leur idée. Donc les gens sont inspirés mais seulement jusqu’à un certain degré. Ils ne se sentent pas à l’aise avec le fait de prendre votre idée et de la développer bien que je les encourage à le faire dans leur propre ville, et leur propose de les y aider. Ils peuvent devenir membres du réseau, et la mettre en place eux-mêmes.

C’est une nouvelle idée, c’est mon idée, et c’est parfois difficile de m’en libérer et de la déléguer aux autres. Cela fait trois ans que le projet existe, et c’est seulement maintenant qu’il prend forme de façon indépendante en Bulgarie et dans d’autres pays. J’espère que le projet italien va se fortifier, nous y travaillons en ce moment. Les deux aux Etats-Unis progressent, l’Afrique du sud a besoin de plus d’aide. Quelques-uns ici et là sont encore à l’état embryonnaire et cela prend du temps pour que l’idée fasse son chemin et devienne indépendante et par là-même viable.

La passion, l’amour et le charisme sont des atouts nécessaires au début pour inspirer les gens. Ce sont les clés du succès. Les cuisiniers le savent, sans enthousiasme, sans amour, les meilleurs ingrédients du monde, ne peuvent donner quelque chose de bon. J’ajouterais qu’il faut aussi de la patience.

Claire Cornic : Votre enthousiasme est communicatif. Pouvez-vous nous dire quelle est votre plus grande satisfaction?

Nadezhda Savova : Ma plus grande satisfaction est de voir qu’une valeur ajoutée est apportée dans la vie des gens. C’est un élément simple qui leur apporte beaucoup. Certains y trouvent un sens à donner à leur vie. Le fait de pétrir le pain a donné l’envie à certaines personnes de devenir des masseurs-thérapeutes. D’autres ont été inspirées pour changer leur carrière professionnelle, leur chemin de vie, leur approche de la vie. Ce simple geste de confectionner du pain apporte beaucoup de joie aux membres.

Ce qui est aussi très intéressant c’est la facilité avec laquelle cela peut se propager dans le monde. Je reçois des emails du monde entier de gens qui voudraient devenir des « Crumb ambassadors » (du mot « crumb = miette » et « ambassador = ambassadeur »).

Ce sont des gens qui voyagent, ils ont ce titre de  « Crumb ambassador », et confectionnent du pain avec les gens rencontrés lors de leurs voyages. Ils font les pains locaux, interrogent les gens et les inspirent à construire des communautés plus fortes par l’intermédiaire de cette méthode. Ils réunissent le pauvre, le sans domicile, le vieux…etc.

Nous avons un « Crumb ambassador » au Pérou, en Espagne, un potentiel en France et un en Bulgarie.

Je suis heureuse que l’idée s’étende dans le monde. J’ai même vécu une expérience dans un autre pays lointain, où quelqu’un m’a rencontré et m’a dit qu’il avait entendu parler de moi. Ce n’est pas que j’en tire une certaine fierté, mais le fait qu’une simple idée telle que celle-ci dans cette ère de l’internet, puisse se développer me fait plaisir. Et j’espère que beaucoup de projets sociaux puissent se développer de cette façon, tout simplement.

 

Claire Cornic : Oui, c’est vraiment une expérience extraordinaire. Pouvez-vous donner quelques conseils à des porteurs de nouveaux projets qui veulent se lancer? Surtout dans les projets sociaux comme le vôtre?

Nadezhda Savova : La première chose qu’ils doivent se demander au fond d’eux-mêmes c’est : pourquoi ils veulent réaliser ce projet? Quelles en sont les motivations?

On peut avoir plusieurs raisons de vouloir créer un projet. Parfois on est tout simplement en quête de reconnaissance, d’un bien être individuel… Ce qui ne devrait pas être le cas, car cela ne marche jamais

En ce qui me concerne, lorsque j’ai commencé, j’ai vu la joie des gens, alors que je n’étais même pas sûre de comment faire du bon pain. Je n’en avais jamais fait jusqu’à l’âge de 25 ans.

Si vous savez que cela vous apporte de la joie, vous adorez en faire, qu’il y a un potentiel, et que vous ne le faites pas par vanité, alors c’est un bon équilibre. Vous savez que vous allez y mettre tout votre amour, sans en tirer trop de fierté. Les gens ressentent les choses et n’adhéreront pas si vous faites cela avec fierté.

Vous ne pouvez être un meneur que si vous êtes humble, si vous aimez les choses que vous faites, si vous tirez les leçons de vos erreurs, si vous vous remettez en cause, si vous vous relevez après un échec, si vous n’hésitez pas à apporter des changements lorsque besoin est. Vous devez aussi être doté de beaucoup de patience. Cela ne sert à rien de vouloir tout accomplir en quelques mois.

Claire Cornic : Merci beaucoup Nadezhda. N’hésitez pas à vous rendre sur le site web du projet  » Bread houses » (l’url est indiquée au bas de la vidéo). Merci de votre attention. Vos commentaires sont les bienvenus sur le blog. A bientôt.

Propos recueillis par Claire Cornic

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